Doly…

Mon prénom est Doly. En ce moment, je suis penchée sur le corps de mon beau-père, prenant son pouls et me demandant si mon coup lui avait été fatal… Un véritable cauchemar !… Tout a commencé une demi-heure plus tôt… ou plutôt huit ans de cela.

A cette époque, ma mère et moi avions immigré dans l’une des destinations latines que nos concitoyens avaient prises pour pays de refuge. Sans attache aucune, il n’avait été nullement difficile pour mère de tout claquer et d’entreprendre, avec moi sur ses bras, ce voyage de non retour.

Les premiers mois furent assez pénibles. Et, quand nos maigres économies touchèrent à leur fin, le besoin commença sérieusement à se faire sentir. Je ressentais le désespoir de ma maman bien qu’elle s’efforçait de n’en rien laisser paraître. Ses larmes coulaient souvent sur mon visage lorsque, me serrant fort sur son sein et me croyant endormie, elle laissait libre cours à son chagrin au milieu de la nuit… Pourtant ces pleurs s’estompèrent quand elle rencontra Enriquez : un latino d’âge moyen assez fortuné. Il semblait épris de mère et nous traitait avec beaucoup de gentillesse. Après quelques mois de fréquentation, il nous offrit d’emménager avec lui. Sa grande et luxueuse maison nous changeait bien de la vieille bicoque que nous louions depuis notre arrivée et que maman peinait d’ailleurs à payer.

Les choses s’améliorèrent considérablement avec Enriquez. Je repris les études et il tint à ce que je fréquentai l’un des meilleurs établissements du pays. Je fus également inscrite à d’autres cours tels la danse, la musique et les langues étrangères. Maman riposta un premier temps : elle avait toujours été seule à prendre soin de moi. Mais Enriquez la convainquit de le laisser faire. Il n’avait jamais été père et j’étais un rayon de soleil, lui disait-il.

Maman, pour se sentir utile, l’aidait dans les tâches administratives et ménagères. Elle ne pouvait travailler vu qu’elle n’avait pas de papiers. Les jours passèrent…et je grandissais. J’étais vive, belle et gracieuse. J’étais aussi heureuse et insouciante…

Tout allait changer le lendemain de mes quinze ans. Pour l’occasion, Enriquez m’avait organisé une fabuleuse « Quinceañera ». Il avait invité beaucoup de monde, notamment le gratin de la ville. Je surpris quelques regards insistants mais ils me parurent tous indiqués : j’étais le clou de la soirée…

La fête se prolongea fort tard dans la nuit mais je partis quand même pour l’école le lendemain. Enriquez n’admettait jamais d’absence aux cours. Je m’y rendis donc… mais pour rentrer plus tôt ce jour là. Je m’étais sentie mal en classe… Arrivée à la maison, je ne pris pas la peine de signaler ma présence. Mère devait sûrement se reposer et Enriquez serait en rue… Alors quelle ne fut ma surprise quand j’entendis leurs voix, en éclats, provenir de la cuisine… Je décidai de me rendre directement dans ma chambre sans les déranger mais changea d’avis quand j’entendis citer mon nom. Tout en me traitant d’indiscrète, je m’approchai furtivement de la cuisine. A mesure que je me rapprochais, je compris que quelque chose de grave avait du se produire. Ma mère pleurait et Enriquez proférait des jurons dans sa langue maternelle.

  • Enriquez, suppliait mère, je t’en conjure ! Ce n’est qu’une enfant. Ne lui vole pas sa jeunesse. Pitié ! Je doublerai mes heures s’il le faut. Je ferai deux fois plus de clients… Au nom de ce que tu as de plus cher, laisse la tranquille.

« Heures ? Clients ? De quoi ma mère parle-t-elle ? » Pensai-je.

  • Sotte, va ! rétorqua Enriquez. Même si tu travaillais cinq fois plus, tu ne pourrais compenser l’argent que me rapportera Doly. Comme tu dis, c’est une enfant, donc elle est toujours innocente ; et avec la culture qu’elle a, elle plaira davantage à ces snobs de la haute. D’ailleurs, il y en a plusieurs qui l’ont vu à la fête hier et qui m’offrent un bon prix.

Maman continuait à supplier Enriquez et moi je me demandais de quoi ils pouvaient bien parler quand une dernière remarque d’Enriquez me permit de voir clair.

  • Jeannie tu vas la fermer, oui ! Tu aurais du deviner que tout ceci finirait par arriver un jour. Croyais-tu que j’aurais dépensé tout cet argent pour rien ? Ta bâtarde n’est même pas la mienne. J’ai investi, c’est tout ! et maintenant, vous devez payer votre dû. Je te préviens, si tu oses seulement te dresser sur mon chemin, je t’enverrai cette fois-ci sur les pires trottoirs du pays et tu seras morte pour ta fille.

Il l’avait dit, le fameux mot ! Et je compris toute l’étendue de leur dispute. L’horreur !

Mère dut, à cet instant, s’agenouiller à ses pieds ou s’accrocher à son bras pour quémander sa clémence car, je l’entendis lui crier, hors de lui, d’arrêter… Ensuite, ce bruit sourd !… Mon sang ne fit qu’un tour ! Je ne pris même pas la peine de réfléchir. Je rentrai avec fracas dans la cuisine, un lourd vase en main. Il n’eut pas le loisir de réaliser ce qui s’en venait. Je lui assénai un bon coup sur la tête et il s’écroula… J’aidai mère à se relever. J’avais deviné juste : Enriquez l’avait brutalement frappé et elle était tombée. Ses lèvres saignaient.

Elle se mit à crier d’effroi quand elle vit le corps inerte d’Enriquez mais je lui intimai l’ordre de ne regarder que moi. Quand elle rencontra mon regard empreint de colère, de pitié et d’amour, elle comprit que j’en avais entendu assez…

Avec douleur, elle m’avoua que quelques mois après notre emménagement avec Enriquez, celui-ci avait prétexté une faillite et d’innombrables dettes à rembourser. Maman, reconnaissante et redevable, avait manifesté la volonté d’aider. Avec une peine sûrement feinte, il lui avait rappelé qu’elle n’avait aucun papier ; donc ne pouvait travailler. Quelques jours plus tard, il était revenu sur le sujet pour lui dire que certains de ses « créanciers » acceptaient d’éponger ses dettes à condition qu’elle consente à leur offrir certains privilèges. Mère avait refusé. Il lui avait alors assuré que personne ne serait au courant, qu’il les ferait venir à la maison seulement pendant les heures d’école et que ce ne serait que temporairement. Il lui avait également parlé des méthodes drastiques utilisées dans son milieu pour régler les affaires d’argent et du fait que nous serions également des cibles dans cette histoire. Ce dernier argument évoqué, elle obtempéra.

Le temps s’écoulait et jour après jour, Enriquez ramenait ces « créanciers » à la maison… Trois mois plus tard, mère s’enquit de sa situation financière : elle voulait arrêter. Il lui rit au nez. Et, la traitant d’idiote, il lui montra ses états de compte et son argent gardé à la maison. Il n’avait jamais été fauché… Au comble de la honte et de la déception, mère menaça de le dénoncer et de s’enfuir. Il ne tarda pas à montrer son vrai visage.  Il lui apprit qu’elle était à sa merci, sans papiers et sans recours, et qu’à la première incartade, il la ferait déporter et me garderait pour lui et pour ses amis. A contrecœur, mère accepta de tout encaisser en silence pour me protéger ; jusqu’à cette présente minute où il avait voulu me soumettre au même traitement. Mais mère n’entendait pas le laisser faire et moi non plus…

En ce moment donc, j’étais penchée sur son corps, me demandant si le coup lui avait été fatal…Je pris son pouls. Il vivait encore.

J’entrepris de le fouiller et le dépouilla de son téléphone et de son portefeuille. On le bâillonna, le ligota et on l’enferma dans le débarras sous les escaliers, toujours inconscient…

Mère ouvrit son coffre et on y prit de l’argent, nos passeports et nos bijoux. Ma mère avait très peur et hésitait à partir. Elle redoutait les représailles. Mais je lui signifiai, sous peine de la blesser, que je préférais mourir plutôt que de vivre sa vie. J’eus raison d’elle… On empaqueta quelques affaires dans des sacs d’emplettes. Je coupai les lignes téléphoniques, crevai les pneus de voiture et on partit.

Mère voulut retourner dans notre pays natal mais je lui fis remarquer que c’était le premier endroit auquel Enriquez penserait. Il nous fallait donc une autre destination. Alors je lui proposai la grande traversée : celle que la plupart de nos concitoyens entreprenaient depuis quelques temps… J’en avais tellement entendu du mal que je tremblais rien que d’y penser mais je me disais que je préférais être dévorée dans la forêt qu’offerte à de riches vicieux… Mais ! Et si justement l’on rencontrait ce genre de type sur ce long chemin qui nous attendait ? Et si un autre méchant essayait de profiter de nous ? Nous ne pourrions compter que sur nous-mêmes pour nous protéger…

Je me rapprochai imperceptiblement de mère. La peur au ventre et l’espoir au cœur, j’envoyai une courte prière au Ciel et lui demandai d’exempter notre périple d’autres « Enriquez ».

 

 

 

Mélissa VALME

 

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